Entretenir le mythe (1). Sur les pas d’Elodie Brémaud.
par Marion Alluchon

Texte paru dans Portraits la galerie, juin 2013

Depuis 2009, Elodie Brémaud se déplace de territoires en territoires et, suite à des recherches concernant aussi bien l’histoire actuelle que passée des lieux où elle s’installe, invente des actions susceptibles à la fois de réactiver la mémoire locale et d’activer l’imaginaire des habitants. Furtives, ne se présentant pas d’emblée comme des œuvres d’art (2), ses actions consistent en des expéditions solitaires au sein d’une nature plus ou moins accueillante, dont seuls son récit et quelques documents présupposent l’authenticité. Si elle a une fois eu recours à un moyen de transport particulier, le kayak (A contre-courant, 2009), la plupart de ses expéditions se font à pied. Mais, loin de faire partie de ces artistes flâneurs, qui arpentent nature ou ville, sens aux aguets, se laissant « prendre » au gré de leurs dérives par le monde extérieur (3), les marches de Brémaud tiennent plus de la performance, au sens sportif du terme. Réalisées en parcours dessinés d’avance, balisés, elles requièrent d’ailleurs, parfois, un entraînement sportif strict, caractéristique de celui auquel se plient les coureurs ou les marcheurs de fond. Ainsi 33 Tours (2012), marche réalisée à l’Ile d’Yeu l’été dernier, consista pour l’artiste à effectuer le tour de l’île, suivant le même parcours, aux mêmes horaires, chaque jour, trente-trois jours d’affilée. Afin de s’y préparer – le tour entrepris par Brémaud mesurait quand même 34 kilomètres, pour un total de 1120 kilomètres -, l’artiste s’était astreinte à un entraînement strict les mois précédant le début de son action, entraînement dont elle tint méticuleusement le journal et qu’elle publia ensuite sous le titre, plein d’auto-dérision : Devenir un héros, programme d’entraînement quotidien sur 6 mois.

Un héros : ce n’était pas la première fois que Brémaud jouait avec la figure mythique du héros. Si dans cette action, la notion d’héroïsme se réfère à la performance physique, dans ses premières œuvres, l’artiste la puise aussi aux récits d’expédition. Ainsi d’A contre-courant (2009) pour laquelle Brémaud, sous prétexte de ramener un grain de sable à son lit d’origine, remonte seule, à contre-courant et en kayak, la Loire, tel un saumon sauvage. Dans Sur les pas de M. de Saussure (2010), l’expédition se corse. Sous prétexte de retrouver l’image-source d’une gravure du XVIIIe siècle représentant M. de Saussure, premier homme à avoir gravi le Mont-Blanc (1787), en pleine ascension, Brémaud part à son tour en montagne. Tandis qu’à Gaillard, point de départ de l’expédition, un assistant rapporte ses avancées en gravant chaque jour, sur une stèle, les coordonnées GPS qu’elle lui envoie, la virée tourne court : au bout de quelques jours, Brémaud se voit contrainte, pour cause de mauvaises conditions météorologiques, d’arrêter sa progression, qu’elle prétendra cependant poursuivre, tapie au fond de sa chambre. Les croquis de montagne réalisés alors, et intitulés Scrupulus, témoignent de l’imposture. Heureux coup du sort cependant que cette expédition avortée qui oblige Brémaud à changer de costume, troquant celui d’explorateur scientifique en pleine entreprise d’authentification pour celui de mystificateur, à l’instar de ce graveur du XVIIIe siècle qui n’a très probablement pas réalisé son image in situ.

Poétiques, il est à noter que les objectifs des expéditions de Brémaud n’en sont pas moins dérisoires ou nécessairement voués à l’échec. Don Quichotte des temps modernes, il n’est pas plus utile de ramener un grain de sable à son lit d’origine que de se battre contre des moulins ; pas plus facile de retrouver la montagne qui aurait servi de modèle à une représentation que de chercher une aiguille dans une botte de foin lorsque, outre l’inévitable mouvement des montagnes depuis 300 ans, il est très peu probable qu'il s'agisse à ce point d'une représentation fidèle de la réalité. Ainsi pouvons-nous nous demander si, à l’instar de Simon Starling qui fait souvent, aussi, de son propre déplacement un élément essentiel de ses œuvres (4), pour Brémaud, les moyens ne justifient pas la fin (5). Mais, tandis que chez Starling le déplacement physique illustre, littéralement, la transformation qu’il opère sur les objets, que reste-il des marches de Brémaud, sinon quelques documents ou quelques objets-souvenirs ? De même, si Brémaud, comme Starling, réalise ses expéditions à l’insu de tous – ce qui, soit dit en passant, soulève des questions d’authenticité que nous ne développerons pas ici – et qu’elle les ancre dans une histoire locale, le musée n’en est que très rarement la destination et surtout pas le premier destinataire.

En cela, On peut toujours chercher (Genève, 2010) est exemplaire. Jouant du subtil équilibre entre fiction et réalité, c’est cette fois-ci aux récits des chercheurs d’or, autre figure typique des récits d’aventure, que l’œuvre se réfère. Se servant des travaux publics qui ont lieu durant son séjour au centre-ville de la capitale suisse, l’artiste installe en surplomb du chantier un grand panneau informatif annonçant la révélation d’« une INvraisemblable découverte » : celle d’une pépite d’or, et invite les curieux à se rendre au Mamco où ladite pépite d’or est exposée. Or, si la découverte n’est pas si invraisemblable que cela étant donné l’histoire géologique des abords fluviaux de Genève, il s’agit bien sûr d’une supercherie, d’une fiction que les observateurs un tant soit peu attentifs sont tout à fait à même de décrypter grâce aux indices laissés par l’artiste : les majuscules de « INvraisemblable » et peut-être surtout, le fait que la supposée pépite d’or soit exposée dans une institution d’art contemporain et non, comme on pourrait s’y attendre en pareil cas, dans un musée d’histoire naturelle ou à l’Hôtel de Ville de Genève. Et tandis que Brémaud part elle-même, appareillée d’un équipement pseudo-scientifique, sur les berges de l’Arve, en quête d’autres pépites (mise en ligne simultanément sur www.onpeuttoujourschercher.com), se développe en parallèle le parcours urbain des genevois, du chantier jusqu’au Mamco. Mais, si la pépite d’or mène, certes, au musée, les destinataires de l’œuvre n’en demeurent pas moins non les fidèles amateurs d’art, mais bien plutôt la communauté entière des habitants de Genève. S’appuyant sur le bouche-à-oreille, la rumeur, l’œuvre se joue non de la crédulité des gens mais de leur envie de participer au mythe qui s’empare alors de la ville.

Consistant littéralement à tourner en rond, 33 jours durant, c’est également sur la diffusion de la rumeur que repose 33 Tours. Revêtue de la même tenue, composée notamment d’une marinière évoquant aussi bien le costume traditionnel du marin-pêcheur, l’accoutrement bobo du touriste de l’île et, sans aucun doute, la marinière de Picasso, Brémaud espère, en faisant le tour de l’Ile d’Yeu tous les jours, suivant le même parcours et les mêmes horaires, créer une rumeur, un questionnement du moins. Le but caché de son action ? Intégrer la communauté sélective des Islais, noms des habitants de l’Ile d’Yeu. Car si son tour peut dans un premier temps s’apparenter à une promenade touristique sur sentier balisé, ce n’est pas au touriste qu’elle s’adresse mais, s’inscrivant dans une durée et dans une régularité quotidienne, aux habitants de l’île qui finissent nécessairement par la remarquer. Ce tour, sans but évident, s’assimile alors à un parcours initiatique, à un rituel d’intégration opiniâtre et silencieux, au sein duquel le geste se fait verbe. Déjà abordée à travers son Office des désoccuppés (Un été à Lindre-Basse, 2011), la figure du touriste, comme parangon de l’artiste du fait de sa prétendue oisiveté, est ici mise au service d’une réflexion sur l’intégration, topique qui n’est pas sans évoquer les œuvres d’autres artistes-marcheurs, tel par exemple Turista de Francis Alÿs (1995). Au terme des 33 tours, il semblerait que l’artiste ait passé son épreuve haut la main, ou presque, puisque selon ses dires, les Islais auraient décidé de la compter parmi les leurs, à la condition qu’elle vienne aussi passer un hiver sur l’Ile d’Yeu (projet en cours de conception : Devenir Islaise : ambition impossible pour artiste obstinée).

La notion d’intégration via l’appropriation entêtée du territoire figure de nouveau au cœur de son dernier projet, Les Manifestations solitaires, réalisé lors d’une résidence à la Maison des arts de Malakoff ce printemps. Durant 9 semaines, en costume de « jardinier du dimanche », telle une image d’Epinal, Brémaud parcourt la ville, du nord au sud, suivant des tracés chaque jour différent, qui la mène d’un espace vert à un autre. Labellisée Ville verte et pourvue de nombreux jardins ouvriers, Malakoff, cité communiste, n’est de ce point de vue-là pas en reste. Et c’est avec la complicité du chef de service municipal des espaces verts, mais à l’insu du reste de l’équipe et des habitants, qu’elle entreprend d’entretenir à son tour les parterres et massifs de la ville. L’action se voit par ailleurs complétée, chaque matin, par l’entretien d’un jardin partagé dont, en récompense de son dévouement, l’artiste devient dépositaire d’une parcelle. A la Maison des Arts, rien ne filtre : seul l’emploi du temps hebdomadaire de Brémaud est accessible au visiteur, simplement affiché, tels les horaires d’ouverture du lieu, sur un panneau près de la grille d’entrée. Non sans rappeler les œuvres-réparations de Didier Courbot dans l’espace public (série des Needs, 1999-2006), cet acte civique, bien qu’il déroge à la réglementation en vigueur, interroge la notion d’espace public et la place du citoyen au regard des biens communaux.

Si Brémaud nous renvoie à notre propre intégration sociale, ne questionne-t-elle pas également, à travers ces différents jeux de rôle, le statut et la place de l’artiste au sein de la communauté ? Solitaires, les marches de Brémaud n’ont cependant rien à voir avec un geste artistique qui serait clos sur lui-même. Cohabitant avec la communauté et suscitant sa complicité, ses marches se transforment en un acte collectif, éminemment symbolique et politique.

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(1) Suivant le titre d'une œuvre d'Elodie Brémaud réalisée en 2011
(2) Sophie Lapalu, "De l'art de passer inaperçu : trois démarches furtives", Zéroquatre, n°12, mars 2013
(3) Thierry Davila, Marcher, créer. Déplacements, flâneries, dérives dans l’art du XXe siècle, Paris, Editions du Regard, 2002, p. 42
(4) Nous pensons en particulier aux œuvres dans lesquelles Starling se déplace sur voies fluviales, et notamment à Shedboatshed (2005), dont le processus était le suivant : après avoir déconstruit une cabane de bois et construit une barque de ses planches, Starling navigue jusqu’au Kunstmuseum de Bâle, voyage au terme duquel il déconstruit la barque et reconstruit la cabane, dans le musée.
(5) Voir à ce propos le texte de présentation de l’exposition de S. Starling à la Galerie Kamel Mennour en 2010 et rédigé par John Cornu, www.kamelmennour.com. A noter cependant qu’à notre connaissance, les déplacements de Starling ne se font jamais à pied et comprennent toujours un moyen de locomotion, qu’il s’agisse d’une barque fabriquée à cet effet, de vélos ou de voitures.