L'EMBRUN DES PHÉNOMÈNES
Par Eva Prouteau

Texte paru dans la revue 303, automne 2016

Essaie encore. Échoue encore. Échoue mieux
Samuel Beckett, Cap au pire

Lorsqu’elle met sur pied l’expédition Les Suivants, l’artiste Élodie Brémaud garde Ernest Shackleton dans le viseur : ce perdant magnifique tentera toute sa vie d’explorateur d’atteindre le pôle sud — le seul continent qu’il reste à découvrir, le seul moyen d’approcher la gloire — et jamais il ne s’épuisera, échec après échec. S’il demeure inconnu de l’histoire jusque dans les années 1960, car de facto il n’a rien découvert, il a cependant conquis une profonde reconnaissance de ses pairs, impressionnés par l’efficience et la bravoure de ce capitaine, qui fit du retour à bon port de son équipage une priorité. Incidemment, grâce à l’adversité peut-être, Shackleton est tombé amoureux fou du continent austral.

Avec une minutie extrême, Élodie Brémaud et son coéquipier ont prémédité leur voyage  en voilier : sur le courant Filliou de l’art et de la vie, dans le sillage de performers tels que le groupe japonais The Play, Till Roeskens ou Paul Robert, ils ont tout mis en œuvre pour que cette aventure assez folle soit effective et dure le plus longtemps possible, sachant toutefois que rejoindre l’Antarctique tenait de la fiction. Surtout, ils rêvaient d’un temps de recherche au long cours sur ce bateau chargé d’une bibliothèque mobile, pour travailler en contexte sur la notion de défi : qu’implique de ne pas aller jusqu’au bout dans une époque où toutes les explorations ont été menées ? Ils voulaient prendre le temps d’incarner Les Suivants.

L’histoire en a décidé autrement : très vite la tempête, l’avarie, et c’est déjà fini. Georges Bataille aurait sûrement salué cette consumation qu’il évoque dans La Part maudite, cette énergie vertigineuse dépensée sans profit.
La suite ? La fuite.

Cette dernière ne fut pas immédiatement identifiée par l’artiste : après le choc de l’échec, l’idée première fut de se relever et de poursuivre, autrement, à pied, en stop, au départ de Buenos Aires, en direction du sud, jusqu’où la route s’arrête : Ushuaïa. Poursuivre ? S’enfuir ? Essuyer le revers ? Parfois tout se confond. « Je suis souvent étonné de la frontière ténue entre succès et échec », écrivit Shackleton en 1916, lorsque son bateau l’Endurance se trouva pris par les glaces. Pendant son voyage aux confins de l’Argentine et du Chili, Élodie Brémaud collecte des témoignages, capte des histoires parallèles à la sienne.

Au temps de la restitution, l’artiste choisit très précisément la route qu’elle emprunte dans l’embrun des phénomènes1. L’élaboration du récit se concentre sur l’avant (le temps infini de la préparation) et l’après (la fuite), et entre les deux l’avarie disparaît comme une fracture éclipsée. L’écriture opère selon différents registres : documents comptables et données numériques, commentaires internet et paroles biographiques. À la recherche d’une perspective critique et distanciée, Élodie Brémaud varie les angles d’approche et superpose les lectures possibles : au cinéma, ce processus de travail évoquerait l’œuvre de Kiarostami, où la frontière entre fiction et non-fiction devient presqu’impalpable ; en littérature, c’est à la notion de palimpseste que nous renvoie l’artiste, surface impermanente où se construit et déconstruit l’identité de cette exploration.

L’attention permanente portée à la question du langage est ici manifeste : Elodie Brémaud fait partie de cette famille d’artistes qui font « œuvre de remembrement2 » de l’expérience, matériau qu’il faudrait sans cesse pétrir au présent pour en faire surgir de nouveaux sens. Comme Ellie Ga, Alain Bernardini ou Bertille Bak, elle évolue sur le terrain de la perception, avec une faculté d’immersion impressionnante qui informe sa vie autant que son œuvre, pour infiltrer une communauté (les navigateurs) et charger l’écriture d’une vie collective. L’essence de ce projet demeure littéraire : dans le nouage du passé (Shackleton) au présent, du nous au je, de la narration poétique aux enjeux politiques et philosophiques, l’artiste suggère que, soumise à la matière démesurée du langage, l’Histoire n’est jamais ni révolue, ni résolue.

Deux expositions seront bientôt consacrées au projet, au Centre Pompidou et au Frac des Pays de la Loire : dans la carte blanche qu’elle a conçue pour la revue 303, Elodie Brémaud dévoile sans mettre à plat ces deux étapes de l’expédition et leur restitution à venir. Énigmatique, le texte brouille les repères de lecture, quand l’image en arrière-plan pose le décor de l’aventure, sur terre et sur mer, avec et sans Shackleton : quatre pages pour traduire l’incertitude, la finitude et l’énergie du dépassement.

Notes
1 – Samuel Beckett, Molloy, Editions de Minuit, p.151.
2 - Hélène Cixous, Le Théâtre se tenant responsable, Théâtre du Soleil, Paris, Mai 2010.

ÉLODIE BRÉMAUD / 27 janvier au 12 février 2017, festival Hors piste, Centre Pompidou, Paris / 31 mars au 4 juin 2017, Frac des Pays de la Loire, Carquefou.